Chronique d’un été.

Nouvel univers.

Je parle de demain. Pour eux, le temps n’est que passé.

Avant, je pouvais…Avant, j’allais…Avant, je voyais…Avant, je lisais…

Tout est là, tout ce qui a été fait, tout ce qu’on ne peut plus faire…

Comme si, rien n’était plus possible aujourd’hui, tout aurait dû être fait avant. Maintenant, c’est trop tard, il faut désormais attendre.

Attendre.

Attendre la fin.

« Tous les soirs, j’espère qu’il n’y aura pas de demain. »

Redites. Oublis. Repas, point de repère. Appels. Angoisse. Promenade.

« C’est pas comme d’habitude ! »

S’ils grognent, c’est qu’ils vivent.

Redites. Oublis. Repas, point de repère. Salon. Télé. Coucher.

Sourire, leur montrer que tout n’est pas perdu, qu’il reste une raison de vouloir rester, qu’ils sont encore les bienvenus.

Parler, pour les distraire, pour les faire échapper à leur regard intérieur qui dit « A quoi bon, tu sais que c’est ta dernière maison« .

Limite. Tout est désormais révolu, rien ne pourra être fait maintenant. Rien de plus.

Le paroxysme a été atteint. On ne peut que descendre jour après jour.

Je pouvais. Je ne peux plus.

Fin de journée. Prendre de la distance. Profiter.

Publicités

Premier Janvier.

Comme tous les ans, j’étais l’une des premières arrivées et qui dit première arrivée dit tu vas aider à toaster. Je voyais déjà ma grand-mère s’agiter, le beurre dans une main, le pain de mie dans l’autre. Je m’asseyais, mon frère avait déjà commencé depuis plus d’une demi-heure. Les odeurs des pots de tarama, rillettes et autres œufs de lompes me rappelaient que la Saint Sylvestre a été, encore une fois, bien trop arrosé et que j’étais toujours aussi barbouillée. Mon frère voyant ma tête décomposée, avait comprisque le sale boulot serait pour lui. Je me dirigeais au plus vite mettre la table.

Faire face aux questions. « Alors c’était bien hier soir ? Pas trop bu hein ? T’as pris tes résolutions ? » On rigolait sans répondre. Pour la famille, nous étions, pour la plupart, sages et innocents. Nous sortions, alors, discrètement du salon, pour nous raconter les aventures de la veille, en toute liberté. Retour à table, regards et sourires en coin. Nous savions qu’ils savaient mais ce moment entre cousins on y tenait.

Au milieu du repas, mamie sortait son double album Les plus belles chansons du siècle. Ma cousine et moi étions très attentives, il fallait absolument éviter Johnny avec son Que je t’aime. A peine, le disque posé dans l’appareil, nous étions devant, prêtes à mettre Notre ou plutôt LA chanson de toutes les réunions familiales : La Montagne de Ferrat. Intro terminée, mamie avait déjà commencé à chanter. La famille suivait. Mais celles qui la connaissaient vraiment par cœur c’était nous !

Arrivait le moment que tout le monde attendait la tarte aux pommes. Celle que mamie faisait pour chaque rassemblement. S’en suivait la  bataille entre ceux qui voulait un trottoir et ceux qui préféraient un bout du milieu. J’étais tranquille, moi j’aimais pas ça.

Les retardataires finissaient par arriver, toute la famille était alors à table. Les interrogatoires pouvaient commencer, avec la subtilité des grands cousins : « Alors qui a vomi ? Non mais tu as vu ta tête, tu fais la sage parce que y a tes parents, mais tu peux pas le nier là, allez on est en famille tu peux le dire ! … Alors toujours avec Julien ? Mais non c’est Benjamin je crois ! Oui oh c’est pareil ! » Je regardais mes parents, qui eux attendaient patiemment mes réponses. Mamie arrivaient toujours au bon moment, et me demandait de l’aide aussitôt.

Ma tante sage-femme racontait les accouchements de la veille et surtout la tendance prénoms. De là, mon oncle rebondissait avec deux trois jeux de mots, son frère prenait le relais et c’était parti pour trois quarts d’heure de blagues en tout genres. Dans ces moments là, on éloignait d’eux les bouteilles de Coteaux de Layon pour abréger nos souffrances. Bouteilles que l’on récupérait, nous les cousins. Il fallait soigner le mal, par le mal.

Le café était le moment des désillusions. Tout le monde se préparait à partir. Certains débarrassaient, j’en faisais très rarement partie. Les autres commençaient à envisager les semaines à venir, premier janvier rimait avec la fin des vacances, et pour les étudiants avec des partiels imminents. Mon père se levait alors, et comme à son habitude se cognait le crâne contre l’abat-jour, s’en suivait le célèbre « Et merde ! »

Le téléphone sonnait, une grande tante qu’on avait jamais vue, mais qui appelait pour souhaiter la bonne année à mamie Denise. Elle raccrochait, et directement prenait son petit carnet pour écrire le nom de cette grande tante. Carnet où elle notait les noms de tous ceux qui lui souhaitaient la bonne année, sa fête et son anniversaire…

Regrets.

Vous lui direz bonne nuit en lui caressant les cheveux, même si elle ne vous entend pas. Vous le ferez c’est plus fort que vous.

C’est plus fort que moi

Le réverbère de la rue vient de s’allumer, et éclaire la petite pièce. Il est assis sur le lit, seul avec sa conscience.  Ses yeux sont baissés. Son visage est froid et rongé par le temps et la culpabilité.

La regarder, c’est la seule chose que vous puissiez faire…

Regarder et regretter

Regarder et assumer

Cette femme au regard autoritaire, il la connait bien. Il connait cette allure sévère et droite qu’elle adopte lors des mauvais jours. On discerne désormais la parure de lit. Du blanc, des pois, du vert.

Regretter de ne pas être rentré à temps.

Vous ressentez ce mal-être mais aussi le sien. Elle sans vous, seule, encore une fois.

Silence. Il tient sa tête dans ses mains. Affrontement. Une respiration l’interrompt. Il regarde le lit.

Je vous l’avoue, je regrette ces soirs où je ne peux lui parler mais simplement la regarder.

La regarder avec regret.

Vous devez vivre, elle ne doit pas devenir un fardeau, elle ne doit pas vous freiner. J’aimerai que vous cessiez ces élans de culpabilité, elle grandit, elle doit apprendre.

Apprendre à être délaissée, cette sensation que vous me faites ressentir chaque jour…

Vous allez regretter, une nouvelle  fois, ce que vous dites.

Il desserre sa cravate. S’éloigne de la pièce à présent éclairée par la lumière du jour. On entend les premiers klaxons des embouteillages du matin. Il est temps de se lever.

B ou le souvenir d’enfance…

Vacances d’été 97.

Maman, papa, la petite sœur, le petit frère, le chien, et moi, tout le monde est là.

Le petit déjeuner est déjà bien entamé, le soleil tape sur notre caravane.

« Marie à table, viens prendre ton chocolat ! » Cinquième appel de ma mère, j’étais l’époque une bonne dormeuse.

J’arrive enfin à table, je vois mes parents me porter un regard insistant.

Que se passe-t-il ? Je refais le film des derniers jours, il ne me semblait pas avoir fait une bêtise…

« Marie, aujourd’hui, tu vas aller chercher le courrier toute seule comme une grande ! »

Comme une grande, c’était donc une action de plus haute importante, comme une grande, un pas vers l’autonomie, comme une grande, à cinq ans on voudrait tous l’être.

Mais il fallait prendre compte quelques conditions, pour que l’expédition soit menée à bien :

« Tu sais où papa vas le matin pour acheter du pain ? »

« Oui »

«Bon, alors, tu vas aller là-bas, sauf qu’en rentrant tu vas regarder sur la droite, il y a plusieurs compartiments, avec des lettres, tu vas prendre le courrier au nom de Bobin, donc dans le compartiment des B »

« D’accord, oui, oui »

Je partais sûre de moi, la tête haute, fière d’être enfin considérée comme une grande. J’entre dans l’accueil, je trouve les différents compartiments, la lettres B, courrier en main, je repars, vite, pour montrer mon efficacité.

« Voilà ! » Je pose le courrier sur la table. Mes parents regardent, éclatent de rire, reprennent leur souffle pour m’expliquer :

« Marie… Tu sais le courrier qu’il fallait prendre c’était celui des Bobin pas tout ceux qui commençaient par un B… »

Comme une grande, j’ai donc rapporté le courrier.

Impossible retour.

…Inlassablement chercher une solution. Fuir, partir, rentrer.

On me laissait sur cette chaise. Seule dans ce couloir sombre et silencieux.

On me laissait attendre.

On me laissait supporter ces regards qui se comptaient par milliers.

Mes pieds semblaient être agrippés au sol et ma tête attirée par le plafond.

Seuls mes yeux bougeaient, criaient, me confrontaient à mon immobilisme.

Les regards étaient profonds et intenses. Il ne fallait pas les soutenir sous peine d’éveiller leur colère. Il fallait se rendre à l’évidence. Les regards étaient plus forts que le mien. Il fallait désormais se dire que cette chaise restera mon seul refuge.

Les regards bougeaient de gauche à droite. Les regards observaient l’ensemble de l’espace. Rien ne pouvait leur échapper. Les regards étaient d’une attention telle qu’ils se tournaient violemment vers mois lorsque ma respiration devenait audible. Il fallait garder son calme. La patience comme solution.

Ne pas plier.

La résistance et le courage pour rester.

Quelque part, Quelqu’un…

Quelque part, quelqu’un dort.

Quelqu’un qui m’a dit

Quelqu’un, mais qui ?

Quelqu’un, c’est surement n’importe qui

Quelqu’un, va savoir qui c’est

Quelqu’un, ah oui je sais

Quelqu’un c’est lui !

Quelqu’un…

Quelqu’un, mais c’est pas moi

Quelqu’un, j’ai oublié son nom

Quelqu’un…C’est quelqu’un

Quelqu’un, il est proche de moi

Quelqu’un je le reconnais

Quelqu’un qui ne sait pas

Quelqu’un ou quelqu’une

Quelqu’un aimerait faire un jeu de mot avec quelq’un

Quelqu’un dit « regarde ta feuille ! »

Quelqu’un je vais vous dire qui c’est

Une rue.


Une rue en côte avec vue sur la Vienne.  Au point culminant de la rue, une ribambelle d’engins motorisés. Marquage au sol pour stationnement en créneau, on compte cinq garages dont deux qui servent réellement à garer son véhicule. Les autres préfèrent occuper les places à l’extérieur. Attitude qui créée la discorde dans le voisinage.

Le goudron est abimé, les nids poules sont bien là, c’est eux qui nous faisaient tomber de trottinette. Les trottoirs sont rongés par le temps et les inondations à répétition, le béton a perdu sa couleur uniforme.

Une rue bruyante malgré ses habitants pour la plupart retraités. On peut entendre toutes sortes de choses, un conflit familial, un ado en crise qui fait partager sa techno au grand-père d’en face, une mamie qui fâche son petit chien car il ne marche pas sur le trottoir…Une rue comme les autres.

L’harmonie des matières et des couleurs semble absente. Porte blanche en PVC encastrée dans un mur avec pierres apparentes, volets bleus sur un mur beige, rebords de fenêtres écaillées, une baie vitrée décorée à outrance…

Une rue, un trajet familier, du 23 au 26, de la maison aux « grosses pierres » à la maison avec un balcon fleuri.

Une rue, la rue des mamies.